26 déc. 2016

La question de l'identité dans la littérature jeunesse


  • Le Secret de Grayson, Ami Polonsky, Albin Michel "Litt' ", septembre 2016, traduction de Valérie Le Plouhinec
  • Le chat qui est chien, texte d'Alex Cousseau et illustrations de Charles Dutertre, Le Rouergue, octobre 2016

La littérature jeunesse, et plus particulièrement les romans qui mettent en scène des adolescents, prend souvent comme problématique la différence ; la différence qui stigmatise, qui empêche de s'insérer dans un moule, qui complexe. Certains personnages portent avec fierté leur différence, comme Tori qui se positionne volontairement en marge pour adopter un comportement d'adolescente rebelle. Au contraire, d'autres personnages souffrent de leur différence : en désordre, Charlie qui ne parvient pas à s'intégrer dans son école et qui ne cesse d'analyser son environnement au point de s'enfermer dans ses pensées, Lia qui souffre d'anorexie, Kai qui se suicide suite à la vidéo diffusée par ses harceleurs où on le voyait avec un garçon dans son intimité... Bref, une foule de personnages en souffrance qui ne sont que l'écho des souffrances vécues également par des adolescents du monde réel.
>>> Le Monde de Charlie, ou le meilleur livre pour adolescents
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Mais j'ai l'impression qu'un thème en particulier est peu évoqué en littérature jeunesse : la question de l'identité et du genre. C'est sans doute parce que ce questionnement est plutôt récent (du moins récent dans les discours à l'heure actuelle) et ainsi, les éditeurs n'ont pas encore eu le temps de trouver suffisamment de textes pour répondre à cette problématique. Certes, il existe déjà des livres qui parlent du genre ! J'ai par exemple chroniqué il y a quelques mois Je suis qui je suis de Catherine Grive qui présente un personnage principal dont le sexe n'est pas déterminé dans la narration et qui s'interroge énormément sur son identité. Il y a aussi eu cette année la réédition du livre de Julie Anne Peters renommé Cette fille c'était mon frère, titre évocateur. Et il y a évidemment bien d'autres que je ne connais pas.... Le hasard a voulu que je lise de manière très rapprochée deux livres qui traitent de la question du genre et plus largement de l'identité.

Le premier livre est un roman destiné aux adolescents : Le Secret de Grayson




« Si vous dessinez un triangle la pointe en haut avec un cercle au-dessus, personne ne devine que cela représente une fille en robe. Pour les cheveux, ajoutez un demi-cercle au sommet. Si vous faites cela, vous êtes tranquille, car tout le monde croit que vous griffonnez juste des formes géométriques. J'étais en CE2, il y a plus de trois ans, quand j'ai compris que je pouvais dessiner des princesses ni vu ni connu dans les marges de mes cahiers, et je m'y suis toujours tenu depuis. »

Dès la première phrase, on découvre Grayson et son secret. Depuis tout petit, il imagine son reflet paré de belles robes, il dessine des princesses sur tout ce qui lui passe sous la main et au fond de lui se sait fille plutôt que garçon. Très solitaire, il est profondément marqué par le décès de ses parents survenu dans son enfance. Il vit chez son oncle et sa tante avec ses cousins et ne parvient pas à être véritablement heureux.

Cependant, Grayson va se lier d'amitié avec la nouvelle de la classe, Amelia. Avec elle, il s'amuse à courir les friperies et finit par se dévoiler. Mais cette amitié se révèle douloureusement factice et accorder sa confiance devient de plus en plus difficile pour notre héros. C'est sans compter les auditions pour la pièce de théâtre du collège pour laquelle il va décrocher le premier rôle, celui de la déesse grecque Perséphone. Pour la première fois, Grayson va se révéler aux autres et peut enfin arrêter de faire semblant.

C'est donc le théâtre qui permet à Grayson de s'accepter et d'être la personne qu'il est vraiment. Malheureusement, tout ne va pas se passer comme prévu et son acceptation entraîne de grands bouleversements dans son entourage - profs ou famille, tous sont touchés d'une manière ou d'une autre. Et, surprise, on n'anticipe aucune réaction des personnages (réactions stupides, agressives, mais aussi des positives et compréhensives), ce qui participe au réalisme de cette histoire ! Bien que tous les personnages ne soient pas équitablement développés, comme les collégiens de la troupe de théâtre qui ont tendance à se confondre, leurs attitudes sont toutes plausibles et mettent en avant la personnalité de Grayson.

Grayson un adolescent fragile, se croyant protégé dans sa coquille mais qui se révèle plein de courage et de force pour atteindre la bonheur. Suivre son évolution est un réel plaisir et on prend une grande bouffée d'espoir et d'affection quand on le voit enfin s'assumer. C'est d'ailleurs par ses choix vestimentaires que Grayson va pouvoir s'exposer aux regards des autres. Des détails qui peuvent nous sembler anodins - des paillettes sur un haut, les couleurs rose ou violette - prennent une signification cruciale pour revendiquer la féminité et font beaucoup réfléchir sur la symbolique de ces petites choses. La couverture originale met ce point en évidence en proposant un T-shirt qui évolue en robe, tel Grayson trouvant son identité grâce à ce qui touche au féminin.

Peut-être le seul reproche qui serait à faire à cette histoire est son manque de vocabulaire spécifique. Le mot transidentité n'est jamais écrit - certainement parce que Grayson n'en est pas à ce stade, d'abord assumer ces choix vestimentaires et le regard des autres est déjà un pas énorme. Même si le roman s'adresse à un jeune public, il aurait peut-être été intéressant de creuser un peu plus la réflexion sur le genre. Mais bon, je ne vais pas réécriture l'histoire qui est déjà si touchante et positive !



Le second livre dont je veux parler dans cette thématique est l'album Le chat qui est chien d'Alex Cousseau, illustré par Charles Dutertre.

En voici un drôle de conte... En place d'un royaume féerique nous découvrons le pays de Tout-reste-à-sa-place où, comme son nom l'indique, tous ses habitants restent à leur place. Pas question de se mélanger ! Là-bas, on appelle un chat un chat, point. Mais dans ce pays vit justement un chat... qui est chien. Il boit et aboie, et est très malheureux. Sa rencontre avec un roi qui est ours (car il mange des poissons crus) va tout changer.


« - Aucun bisou magique ne donnera à cette grenouille l'apparence d'une princesse.
- Ce qui ne l’empêche pas d'être une princesse, sourit le roi. Comme rien ne t'empêche d'être un chien.
Le chat partage le sourire du roi, et il aboie.
- Tu veux dire que rien ne nous empêche d'être nous ?
- J'espère bien ! »
Et les voilà tous les deux partis jusqu'à la frontière du pays de Toute-reste-à-sa-place pour enfin être libres, car les frontières sont là pour être franchies ! Au diable les règles du pays et les gardiens qui veulent que rien ne change, rien de les empêchera de vivre comme ils le souhaitent !

C'est un beau message que nous transmet cette histoire : tout le monde a le droit d'être différent et d'être heureux comme ça. Qu'importe ce que la société et les règles d'un pays tentent d'imposer ! Il convient de briser ces règles pour enfin être libre. Cette morale universelle peut être appliquée à une multitude de thèmes, celui du genre pourrait très bien lui aller. Comme pour Grayson, le chat qui est chien prend la décision de ne plus faire cas de ce que les autres pensent pour atteindre le bonheur ; un enseignement indispensable.

La question de l'identité et du genre rejoint celle, générale, de la liberté. Chacun devrait pouvoir avoir la possibilité de se chercher et de s'accepter sans que planent sur lui de jugements extérieurs, ceux de la famille, des autres, de la société. La différence n'est pas une tare, mais une force une fois assumée. La littérature jeunesse (et particulièrement ces deux livres) permet d'apporter des regards variés sur ces grandes problématiques d'identité qui traversent l'enfance, l'adolescence et même la vie de tous, tout en délivrant un message positif. Et ça fait du bien !


4 commentaires:

  1. Beau combat que celui que tu entreprends. D'une manière générale, je n'aime pas parler de ''différence''. Le terme différence indique implicitement, une comparaison entre un modèle d'homme-type et une autre personne. S'il y a différence, par contraste, il y a conformité, ce qui revient à détruire nos efforts puisque le but est de montrer que la conformité n'existe pas. Il y aurait donc les gens ''normaux'' et les autres ''différents''. Accepter la différence, c'est accepter l'existence d'un type d'Homme parfait. Or, il n'y a pas d'homme-moyen et ceux qui essayent d'en dessiner les contours tombent dans l'archétypie voire même la stéréotypie. Je préfère parler de diversité, de pluralité au lieu de différence. Selon moi, tant que l'on parlera de différence, le combat ne sera pas gagné. Tant que les gens se sentiront différents ( même s'ils assument ce qu'ils sont), c'est qu'une force opposée exigera l'établissement d'un modèle de référence.
    On devrait refuser qu'une personne dise '' Je suis différente''. Non, tu es une teinte des mille couleurs de l'humanité.

    J'espère que je me suis exprimée correctement ( je décide d'écrire ce commentaire le jour où je dors debout, mais ton article m'a interpellé, et cela faisait longtemps que je voulais écrire cela et je pense que tu es la bonne personne sur la blogo pour le faire ! Il est également possible que je raconte n"importe quoi.)

    Bonnes fêtes de fin d'année ma chère Lucille :)

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    1. Merci pour ton long commentaire !

      Le mot "différence" que j'emploie en introduction me semble approprié. Les exemples de personnages de la littérature jeunesse / ado que je cite sont des personnages qui vivent souvent mal de ne pas être conformes à une norme, ou un moule que dicte la société (la société est souvent le lycée pour cette tranche d'âge). Ils essayent de se conformer à un modèle, mais parfois on voit même ces modèles craquer. Je ne sais pas si tu l'as lu, mais Revanche de Cat Clarke montre très bien cela. L'héroïne intègre le "groupe populaire" de son lycée, qui représente tous les idéaux des élèves, mais au fur et à mesure elle se rend compte que les membres du groupe populaire ont eux aussi leurs faiblesses et défauts. Ils ne sont pas parfaits, mais vu de loin, ils restent des modèles. Être différents d'eux, dans l'histoire, c'est donc être imparfait et donc pas accepté.

      Tu emploies à la place de "différence" les mots "diversité / pluralité". Bien sûr, j'aimerai qu'on vive dans un monde parfait où les petits défauts des gens seraient leur qualité, mais souvent quand on ne correspond pas à un modèle, on est mis de côté. C'est pourquoi je préfère parler de différence. Mais en soi, les termes se rejoignent ! Il faudrait juste que le mot différence perde sa connotation négative.

      Enfin bref c'est un débat vaste, infini et passionnant, et ne t'inquiète pas, moi aussi j'ai du mal à mettre les mots sur ce que je ressens ! Bonnes fêtes à toi aussi :)

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  2. Bonjour, je t'ai nominé pour un tag ! Voudrais-tu y participer ?
    Voici le lien : https://livresques-evasions.blogspot.fr/

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  3. Dsl je me suis trompée, voici le lien : https://livresques-evasions.blogspot.fr/2017/02/testtag-les-couleurs.html

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